Les Sorcières  

par Alan Whittaker in « News of the World » (dans un numéro de la fin des années 1960)

 version française Tof  et Maud K.

 

 Le crâne cornu d’une antilope morte depuis longtemps accroché sur le mur de pierres brutes au-dessus de l’autel. Quatre bougies, placées autour du bord d’un cercle tracé sur le sol, dessinent des ombres saugrenues qui sautillent sur les épais rideaux devant les fenêtres.

Puis, lorsque la fumée de l’encens emplit toute la pièce, les ombres cessent de danser et une femme aux cheveux sombres, nue, à part une ceinture d’argent et un bracelet, tient une épée et conduit un chant étrange.

« Bénie soit la Grande Déesse », chante-t-elle.

Puis elle s’agenouille près de l’autel en saisissant une boule de cristal et un couteau à manche noir. 

Une des sociétés les plus secrètes de Grande-Bretagne, un coven de sorciers, était en train de ritualiser. Le rituel bizarre auquel j’ai assisté à la lumière vacillante de chandelles, à ce que disent les sorcières, remonte aux âges sombres où l’homme primitif vénérait la Déesse Lune. Et le culte s’est considérablement développé en Grande-Bretagne dans les dernières années.

La Déesse Lune est représentée dans chaque coven par une Grande Prêtresse. Elle est la chef suprême de six hommes et six femmes, car un coven complet consiste en 13 personnes.

Si elle dirige plus d’un coven, elle reçoit le titre de Reine Sorcière.

La femme aux cheveux sombres que j’ai vue agenouillée devant l’autel est une Grande Prêtresse depuis plusieurs années. Les siens la connaissent sous le nom de Lady Olwen.

Devant elle, pendant qu’elle scrute sa boule de cristal, il y a les instruments essentiels d’une cérémonie sorcière. Un couteau à manche noir appelé athamé, l’arme traditionnelle de la sorcière et la longue épée à la poignée ornée dont elle s’est servie pour débuter le rituel. Cette épée est qualifiée d’Epée Magique. Chaque coven en a une, mais seule la Grande Prêtresse peut s’en servir. Sur l’autel, il y avait aussi une baguette dont on dit qu’elle est une source rituelle de pouvoir ainsi qu’une représentation de la Déesse Lune. Sur un lutrin, à côté, est posé le Livre des Ombres, la « bible » des sorcières.

Le chant a bourdonné : « Sans début, sans fin… immuable pour l’éternité… Sois Béni. »

Puis a commencé la Danse de la Roue autour du cercle. La sueur brillait sur les corps nus des danseurs lorsque le rythme est devenu plus farouche.

On a remis de l’encens dans l’encensoir en argent et le Grand Prêtre, un homme robuste et bronzé a revêtu ce qui ressemblait à un casque cornu Viking. La danse fut le point culminant des deux jours que j’ai passés avec Lady Olwen en discutant de ses croyances et de la sorcellerie.

Dans la vie privée, elle est Mme Monique Mauricette Marie Wilson, femme au foyer et mère. Elle et son époux, Campbell Wilson, un ancien pilote de 43 ans, sont probablement les seules sorcières professionnelles en Europe. Il y a quelques siècles, ils auraient tous deux été brûlés sur le bûcher devant la foule hurlante. Aujourd’hui, ils sont acceptés, dans le petit port de pierre grise de Castletown sur l’Ile de Man, comme les héritiers naturels de la plus célèbre sorcière de l’île, le regretté Dr. Gerald Gardner. En fait, lorsque les îliens ont décidé d’ériger une plaque commémorative sur le lieu où l’on brûlait les sorcières lors de la grande purge au Moyen-Âge, on a demandé à Mme Wilson de participer à son inauguration.

Elle et son époux vivent dans un vieux cottage que leur a laissé le Dr. Gardner lorsqu’il est décédé il y a quelques années. C’est un endroit étrange, rempli de livres sur l’occulte, d’épées, d’étranges symboles de fertilité, de vieux fusils, des poupées et mille et un objets reliés à ce qui était autrefois connu sous le nom inquiétant d’Art Noir.

Les Wilson ont aussi hérité de Gardner le Moulin des Sorcières datant du XVIIème siècle et un musée consacré exclusivement à la sorcellerie et à la magie. Cela constitue le côté commercial des affaires des Wilson.  Ils attirent chaque année quelque chose comme 50 000 touristes. Les visiteurs peuvent acheter des bibelots étranges et apprécier un thé avec des gâteaux dans le café du musée.

Comme le Petit Peuple et le Pont aux Fées, le musée et le moulin font partie du folklore de l’Ile. Les Manxois sont notoirement superstitieux et peu d’entre eux traverseraient le Pont aux Fées sans murmurer un mot pour le Petit Peuple. Nombreux sont ceux qui pensent que les Wilson ont des pouvoirs surnaturels. Il s’agit d’un couple extraordinaire. Ils croient que les très vieilles incantations sorcières peuvent faire pousser les plantations et soigner les maladies pour lesquelles la science médicale ne peut rien. Ils croient que la météo peut être influencée par les sortilèges et les charmes. Parmi les visiteurs du musée, peu réalisent ce qui se passe lorsque le dernier bus quitte Casteltown pour Douglas.

Discrètement les membres du coven de l’Ile de Man commencent à arriver chez les Wilson à Malew-street. Un à un ils grimpent les marches jusqu’à la Pièce Magique, le point central de toutes les cérémonies. Il y a des fonctionnaires, des enseignants, des chanteurs professionnels, un producteur de télé et un psychiatre. Nombreux sont ceux qui viennent d’Angleterre pour participer aux cérémonies les plus importantes :  La Veille de Février, la Fête du Printemps, la Veille de Mai, le Solstice d’Eté, la Veille d’Août, l’Equinoxe d’Automne, Halloween et la Fête du Solstice d’Hiver. En plus de ces moments, le coven se réunit régulièrement chaque mois.

« Notre forme de sorcellerie est une réminiscence de l’église préchrétienne », m’a dit Campbell Wilson. « Notre magie est blanche, pas noire. Notre serment nous interdit de faire du mal à quiconque. »

Nous avons discuté dans le jardin discret à l’arrière de la maison où les Wilson ont un petit autel pour les cérémonies en extérieur.

« Quel genre de magie pouvez-vous faire ?, ai-je demandé.

- Mon épouse peut appeler le vent en sifflant.», dit M. Wilson.

Je lui ai demandé d’essayer. Elle a hoché la tête et a dit : « Il fait déjà bien trop froid. »

En frissonnant légèrement j’ai du admettre qu’elle n’avait pas tort, et après tout, Mme Wilson était entièrement dévêtue.

Nous sommes passés à l’intérieur de la maison et Mme Wilson s’est assise en face de moi, totalement à l’aise avec juste ses bracelets et son collier.

J’ai dit que de nombreuses personnes pensaient que la sorcellerie n’était qu’un culte sexuel. « C’est un non-sens ! s’est-elle écriée. De nombreuses personnes cherchent à nous rejoindre car elles pensent que nous faisons de la magie noire et que nous nous livrons à des orgies. Elles ne réalisent pas que nous sommes un groupe religieux.»

Pourquoi elle et son époux pratiquent ils nus ?

« Cela aide à créer le pouvoir de ressenti intime – de l’autohypnose diront certains, a répondu M. Wilson. Lorsque nous projetons notre pouvoir pour aider quelqu’un, nous nous sentons ensuite très fatigués. »

- Quel type d’aide peuvent-ils apporter ?

« Nous avons la preuve que certains membres qui ont été malade ont retrouvé la santé lorsque nous avons réuni un coven et travaillé pour eux», dit M. Wilson.

« Mon épouse a été malade et les médecins ont diagnostiqué une maladie qui nécessitait une opération. Nous nous sommes réunis et elle a été guérie. »

- C’est tout à fait vrai, a dit Mme Wilson. Je pouvais sentir que ce qui en moi n’était pas à sa place revenait là où il devait être. »

J’ai demandé à Mme Wilson si elle pouvait vraiment voir des choses dans sa boule de cristal.

« Bien sûr !» a-t-elle répondu. J’ai aussi un miroir de sorcière – le verre est noir comme le jais – il faut que je l’essaie un jour. Il est rangé dans un tiroir au musée. »

M. Wilson a dit que lui ne voyait rien du tout dans la boule de cristal. « Mais ma femme est une médium et a des pouvoirs remarquables », a-t-il ajouté.

- Quelle est la signification de la tête d’antilope au dessus de l’autel dans la Chambre Magique ?

« Elle correspond tout à fait à l’atmosphère que nous cherchons à créer – je l’ai eue pour pas très cher dans une vente », a-t-il.dit.

Combien y a-t-il de sorcières en Grande Bretagne ?

« Nous en connaissons environ 200 ainsi que 20 Grandes Prêtresses, a-t-il. Mais il y en a bien plus qui n’ont aucun rapport avec notre coven. »

Il explique que celui qui souhaite devenir sorcière doit d’abord être testé pendant une année. Si on est satisfait de lui on l’initie au Culte et il fait un serment de secret.

« Il y a de nombreuses choses que nous ne pouvons révéler aux non-membres », a-t-il dit.

Plus tard dans la journée, je suis allé avec M. et Mme Wilson au Moulin des Sorcières et au musée. Mme Wilson portait un cat-suit noir et un splendide manteau noir avec une doublure rouge. Nous nous sommes arrêtés à un pub en chemin, mais personne n’a fait attention à elle.

Elle m’a dit qu’elle est née dans ce qui est maintenant le Nord Vietnam, que ses parents étaient français et qu’elle a vu son père assassiné par les communistes à Hanoi. Elle parle français et espagnol et a dit qu’elle comprenait également l’italien, le portugais, l’allemand et le chinois. Elle a expliqué qu’elle a rencontré pour la première fois feu le Dr. Gardner lorsqu’il travaillait en Extrême-Orient et qu’il bâtissait sa grande collection d’emblèmes mystiques et d’épées. Elle s’est intéressée à la sorcellerie et plus tard, Gerald Gardner lui a dit qu’elle était bien plus avancée dans le culte qu’il ne pourra jamais l’espérer.

« C’est pour cela qu’il nous a laissé le moulin et sa maison, dit elle. Avant de déménager sur l’île nous vivions à Perth et Gerald Gardner passait souvent nous voir.

C’était un homme merveilleux. Lors de sa dernière visite, 17 sorcières de toute la Grande-Bretagne sont venues pour lui témoigner leur respect. »

Et c’est sur cette note curieuse et touchante que je m’en suis allé.

Pour les personnes ordinaires, la passion et la croyance aux sortilèges et à la sorcellerie sont totalement absurdes. Mais de plus en plus de gens s’intéressent à la sorcellerie.

Certains sont déçus par l’église moderne et trouvent que le coven est une alternative excitante et stimulante. D’autres espèrent satisfaire leurs fantasmes sexuels dans les orgies pratiquées par de nombreux covens. Car même si tous les covens affirment être « blancs » - c'est-à-dire qu’ils ne pratiquent que pour le bien des autres – il n’y a pas à douter que la magie noire - ou le culte du diable - se développe bien elle aussi.   

 


 

 

 

 

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